Intervention de Jean-Claude Bauduret, secrétaire d’ATTAC 32, à la réunion publique de Nogaro du 8 juin 2010 organisée par le COLLECTIF CITOYEN GERSOIS [1].
"Le débat public sur les retraites, tel que l’on peut l’apprécier à travers les médias, comporte beaucoup de sous-entendus, des mensonges, des falsifications et un grand tabou sur lequel je reviendrai à la fin de mon intervention."
Tout d’abord je voudrais régler leur compte à deux idées reçues sur les retraités :
La première : les retraités seraient à la charge de la société. En réalité, s’il est vrai que les retraites sont financées par les cotisations des salariés, principe même du régime par répartition, il n’en reste pas moins que ces retraités ont financé lorsqu’ils étaient eux-mêmes salariés, les retraites de la génération précédente. C’est cela qui leur donne des droits à la retraite. Cela s’appelle la solidarité inter-générationnelle.
La deuxième est sous entendue, lorsque l’on parle des retraités par opposition aux « actifs ». En réalité, ceux qui connaissent des retraités savent bien qu’ils ont un agenda chargé. S’ils ne font plus partie de la « population active » au sens de l’INSEE, les retraités ne passent pas leur temps à se tourner les pouces. Ils rendent gratuitement de nombreux services non seulement à leur famille, leurs amis, leurs voisins, mais aussi à la collectivité :
Les associations caritatives, qui pallient aux carences de l’Etat en matière de solidarité ne fonctionneraient plus ou très mal sans l’apport des retraités.
Les associations culturelles, qui s’efforcent de mettre la culture à la portée de tous éprouveraient d’énormes difficultés si elles ne pouvaient pas compter sur le dévouement des retraités.
Il en va de même de la plupart des associations à but non lucratif sportives et autres y compris de certaines coopératives, animées par des bénévoles, dont l’activité sert à financer certains types d’entreprises et créer des emplois utiles.
Les retraités sont créateurs de ce qui manque le plus à notre société : le lien social. Leurs actions bénévoles et gratuites ne sont pas prises en compte dans une société où tout s’achète et tout se vend.
La démocratie communale leur doit une fière chandelle : combien de nos 36 000 communes seraient décapitées, en particuliers en milieu rural, si les retraités démissionnaient de leur poste de maires ou d’adjoints ? Sans doute une ou deux dizaines de milliers.
Cette image des retraités qui se la coulent douce s’accompagne d’un paradoxe. Il existe une autre catégorie d’hommes et de femmes qui eux sont comptés dans la population active, qui sont recrutés parmi les meilleurs élèves des grandes écoles et dont l’activité professionnelle se limite à prononcer 4 mots : « j’achète », « je vends ». Ce sont les traders, payés à prix d’or, leur activité rapporte beaucoup d’argent à la banque qui les emploie, mais contrairement aux retraités, ils ne créent aucune richesse utile à la société.
Seul le travail rémunéré ou bénévole, crée des richesses. Les traders ne fabriquent ni produits ni services, ils spéculent.
Alors que les retraités continuent gratuitement de créer des biens et des services utiles, les traders font « des bulles ».
Je n’en citerais que quelques unes :
La bulle asiatique qui éclate en 1997, due à la spéculation sur l’expansion des « dragons » asiatiques.
La bulle « internet » qui éclate en 2000, pari insensé sur l’expansion infinie des sociétés de l’informatique.
La bulle des « subprimes » en 2007 où la fuite en avant des financiers a conduit à titriser des dettes douteuses puis à les camoufler dans des actifs pourris.
Spéculant à la milliseconde, on en est arrivé à ce que les transactions financières cumulées se montent à 74 fois le PIB mondial en 2007 [2], 74 fois la richesse réellement créée. Plus que jamais, la revendication qui fut à l’origine de la création d’ATTAC est indispensable : il faut taxer les transactions financières. Après 12 ans de dénigrement de presque toute l’intelligentsia politico-économique, cette proposition est au cœur des débats entre les puissances du G20. Angela Merkel et le chancelier autrichien Werner Faymann sont décidés à la proposer au niveau mondial ou à défaut européen ou à défaut à l’instaurer au niveau national. Mais si sa faisabilité ne peut plus être mise en doute tout n’est pas réglé pour autant. Rien n’est dit ni sur son montant, on n’est pas à l’abri d’une mesure « poudre aux yeux » comme la prétendue suppression des paradis fiscaux qui sont toujours là et rien n’est dit non plus sur une utilisation qui aurait du sens : la lutte mondiale contre la pauvreté et le réchauffement planétaire.

Pas du tout : Cette dernière crise financière a failli mettre l’économie occidentale à bas. Les États sont venus au secours des banques, sans contrepartie :
700 milliards de dollars du plan « Paulson » aux États Unis ;
1700 milliards d’euros dans l’Union Européenne, dont, dans un premier temps 360 milliard pour les banques françaises.
Les états se sont endettés par centaines de milliards pour renflouer les banques. Aujourd’hui ces mêmes états veulent faire payer leurs dettes au peuple. Ce sont les plans d’austérité et les mesures socialement régressives réalisées ou annoncées dans les pays d’Europe : Grèce, Espagne, Portugal, France, Roumanie, Italie, Grande Bretagne, Allemagne etc. Dans la zone Euro on allègue le respect des critères de convergence issus du néfaste traité de Maastrich, confirmé par celui de Lisbonne.
Partout en Europe et pas seulement dans l’Union Européenne, on veut repousser l’âge de la retraite sans pour autant avoir résolu le problème du chômage. En réalité, et le but est maintenant avoué, il s’agit de faire baisser le niveau des pensions versées.
La « tarte à la crème » de la démographie largement mis en avant est un piège à gogo. Le raisonnement qui commence par « Il y a aujourd’hui X retraités pour Y actifs, dans 20 ou 50 ans la proportion de retraités aura été multiplée par Z » est une véritable escroquerie intellectuelle et ceci pour plusieurs raisons.
La première c’est que l’on ne peut pas opposer les seuls « actifs » aux seuls retraités. Il faut ajouter parmi les « non actifs » tous ceux qui sont privés malgré eux de travail. Le vieil adage « Il vaut mieux payer des retraités que des chômeurs » est toujours vrai. Le raisonnement comptable, bête et méchant parce qu’il ne tient pas compte de la sphère économique non marchande, ne peut avoir un sens relatif que si on tient compte du rapport entre ceux qui sont dans la production de biens et services et ceux qui n’y sont pas, volontairement ou involontairement.
Faire travailler les vieux plus longtemps ne résout rien sur le plan économique et plonge les jeunes dans la désespérance.
La deuxième c’est que ce raisonnement fait comme si rien n’avait changé dans la production et dans les qualifications. Mais quel rapport y a-t-il entre la productivité d’un OS chez Renault en 1970 qui vissait toujours le même boulon sur la chaine de montage et celle de l’ingénieur ou du technicien supérieur qui supervise seul tout l’atelier d’assemblage robotisé d’aujourd’hui ? Quel rapport de productivité entre la câbleuse Thomson de la même époque qui faisait toujours la même soudure sur les châssis des postes de télévision et l’opératrice de fabrication assistée par ordinateur d’aujourd’hui ?
La troisième raison est que cette belle assurance concernant les prévisions démographiques est aussi frelatée que celle des docteurs diafoirus en économie qui nous expliquent doctement à longueur d’antenne et d’écran les raisons d’une crise qu’ils ont été incapables de prévoir et qui prétendent savoir mieux que quiconque comment en sortir : il faut se serrer la ceinture, évidemment la nôtre, pas la leur. La prévision est un art difficile, surtout pour le futur comme disait Pierre Dac. Ainsi, à la fin des années 1990, tous les rapports officiels prévoyaient un effondrement de la natalité. Il n’en a rien été. Jusqu’à récemment, les mêmes rapports prévoyaient un effondrement de la population active dans le futur. Les dernières prévisions de l’Insee font maintenant apparaître une augmentation de la population active jusqu’en 2015 puis une stabilisation par la suite.

De 1980 à 2008 le PIB par habitant a augmenté de 52% en France [3]. Si les richesses produites avaient été réparties de façon égalitaire entre toute la population chacun aurait vu ses revenus augmenter de 52 %. Il n’en a rien été. Si une mince couches de dirigeants, de hauts cadres et d’actionnaires ont vu leurs revenus s’envoler, pour les travailleurs les salaires faisaient plutôt du rase-motte.
Cette évolution en défaveur des salariés du partage de la valeur ajoutée ou du PIB est reconnue par ceux-là même qui en sont responsables.
Ainsi la Banque des règlements internationaux. C’est une institution qui réunit chaque mois, à Bâle (Suisse), les banques centrales afin de « coordonner les politiques monétaires » et d’« édicter des règles prudentielles ». Elle constatait dans un document de travail, en juillet 2007 :
« La part des profits est inhabituellement élevée à présent (et la part des salaires inhabituellement basse). En fait, l’amplitude de cette évolution et l’éventail des pays concernés n’ont pas de précédent dans les quarante-cinq dernières années. »
Alan Greenspan (ancien directeur de la réserve fédérale américaine), le pape de la finance, disait en septembre 2007 :
« J’ai attendu et j’attends encore quelque normalisation dans le partage du profit et des salaires » car « la part des salaires dans la valeur ajoutée est historiquement basse, à l’inverse d’une productivité qui ne cesse de s’améliorer ». Or « ce découplage entre faibles progressions salariales et profits historiques des entreprises fait craindre (...) une montée du ressentiment, aux Etats-Unis comme ailleurs, contre le capitalisme et le marché. »
La Commission européenne constate également, dans un document intitulé « L’emploi en Europe en 2007 » que dans le partage des richesses au niveau européen les salaires on perdu plus de 12 points en 31 ans :
« Le graphique 1 et le tableau 1 de la page 240 illustrent l’évolution de la part du revenu du travail au sein de l’Union européenne pour la période allant de 1960 à 2006. Après avoir progressé durant les années 1960 et la première moitié des années 1970 pour atteindre un pic de 69,9 du PIB en 1975, la part du revenu du travail a commencé à décliner progressivement pour atteindre 57,8 en 2006, montrant une part des revenus du travail tombant en dessous de la tendance de ces dernières années »
Douze points de PIB de perdus en 31 ans, c’est-à-dire 12% des richesses créées par les travailleurs et qui leur ont échappés. C’est quatre fois la fourchette haute de l’estimation du COR, le très officiel Conseil d’Orientation des Retraites, pour équilibrer le système en 2050 [4]. Il y a de la marge !

C’est là que se situe le grand tabou dont je parlais au début. Profits capitalistes, spéculation financière, circulez, il n’y a rien à voir disent en chœur, le MEDEF, le Gouvernement et même « Terra Nova », cette officine proche du Parti Socialiste qui oppose les retraités aux salariés en activité.
Selon eux tout doit se résoudre par un alignement vers le bas, au nom bien sûr des principes fondamentaux républicains de l’égalité et de la justice : il faut rabaisser tous les citoyens ordinaires dans la mouise au même niveau.
On vit plus longtemps, il est donc évident qu’il faut travailler plus longtemps disent en chœur l’UMP, la droite et Dominique Strauss Kahn, feignant d’ignorer qu’à côté de ceux qui gagnent leur vie en travaillant il y a aussi ceux qui gagnent de l’argent en dormant, comme disait pourtant François Mitterrand. Ceux-là on les laisse tranquilles, ils pourront dormir plus longtemps.
Ainsi, et à l’aide de chiffres falsifiés, on oppose les retraités aux salariés, les retraités du privé à ceux du secteur public etc… Battez-vous entre vous, pendant ce temps vous ne penserez pas au profit que l’on vous a extorqué pensent-ils certainement.
Les médias ont réussi à façonner l’image de Sarkozy comme celle d’un homme qui ne recule jamais. Deux exemples très récents montrent bien qu’il s’agit d’un « trompe l’œil ».
Il a bel et bien retiré son projet de suppression du Juge d’Instruction, devant l’opposition déterminée du monde judiciaire.
Suite à la tempête Xinthia il avait décrété la destruction de toutes les habitations en zone noire. La détermination des habitants l’a obligé à faire profil bas.
Soyons unis et déterminés, nous arriverons à le faire battre… en retraite.
Jean-Claude Bauduret
Contact Collectif Citoyen Gersois : ccgretraites(at)yahoo.fr
Le site "Faire entendre les exigences citoyennes sur les retraites"...
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[1] Soutenu par : AC, AICRA, APF, ATTAC, les Alternatifs, CGT, Confédération paysanne, Institut d’Histoire Sociale CGT, JRG, MRC, NPA, PCF, PG, PRG, SUD Solidaires, UDIRS, les Verts.
[2] Stephan Schulmeister, Institut autrichien pour la recherche en économie, « Une taxe générale sur les transactions financières : un bilan des avantages, des inconvénients et une proposition » 2009
[3] Statistiques de la Banque Mondiale.
[4] La fourchette va de 1,7 à 3%.
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